PRÊTE POUR ENTRER DANS LA VIE...

Publié dans la revue: 
No. 53 - BÂTISSEUSES " DEBOUTTES"

PRÊTE POUR ENTRER DANS LA VIE...

 

Flore Dupriez – Vasthi

 

Texte inspiré d'une petite revue authentique. Le Couvent, publication mensuelle à l'usage des jeunes filles. Les numéros à partir desquels la lettre ci-dessous a été composée datent de 1887 ou de 1892. Cette publication contient des poésies, des recettes, des conseils, de petites pièces de théâtre, des charades, des renseignements instructifs, etc... Le ton est un brin moralisateur!... Mais c'est ainsi qu'on formait les Montréalaises à cette époque.

Le 2 février 1892

Fête de la Purification

Chère Éméline,

 

Te voilà, ma chère nièce, sur le point de quitter le couvent et d'entrer dans la vie. Je sais que tu as longuement réfléchi sur ta vocation et que tu as appris qu'il fallait t'appliquer aux petites choses comme aux grandes car c'est ainsi que l'on accomplit la volonté de Dieu. Tu ne feras pas partie de celles qui choisiront d'être toujours avec l'époux Céleste.

 

Tu as été bien préparée à la vie du mariage. Votre programme d'études t'a permis d'apprendre l'histoire sainte, la grammaire française, l'écriture, les mathématiques, la géographie, l'histoire du Canada, le dessin, le chant, la musique et la langue anglaise. Les cours de raccommodage, d'art culinaire et d'hygiène t'auront permis de devenir un modèle d'ordre et d'économie. Tu sais maintenant faire des sauces, des soupes et même la fameuse soupe aux huîtres, des gâteaux, des biscuits, apprêter les viandes. Tu connais le prix des denrées pour acheter avec discernement. On t'a appris qu'il valait mieux acheter l'huile en grande quantité car elle a d'autant plus de valeur qu'elle est plus reposée. Ton mari se montrera sûrement fort content de ces talents modestes mais qui concourent si efficacement au bien-être et à la santé.

 

Tu as aussi eu la chance avant de quitter le couvent de recevoir une initiation à l'économie politique, une matière nouvelle. Sa Sainteté le pape Léon XIII par son encyclique Rerum no va rum, a fait comprendre à toute l'Église catholique que la science politique et sociale pouvait aider à sauver le monde d'aujourd'hui.  Les maisons d'éducation ont donc pensé vous enseigner cette science destinée à remettre "de l'ordre dans le monde de la richesse" en montrant comment faire régner l'ordre de Dieu sur la terre, règne auquel tu contribueras aussi.

 

Tu as donc appris, chère Éméline, à faire rimer vertu et bonheur, à te contenter de sages plaisirs. L'instruction^ que vous avez reçue vous a enseigné à être belles, aimables, tout comme à être bonnes, studieuses, généreuses et pieuses. Vous avez été armées pour être "prêtes au premier son du clairon". Mais si jamais il t'arrivait de faiblir, n'oublie pas que Dieu a institué la confession qui est un remède souverain pour toutes les souffrances de la conscience.

 

Tu quittes le couvent et tu as peut-être l'impression de partir pour une vie qui ressemblerait à de très longues vacances. Sois consciente cependant que nous sommes sur la terre pour gagner notre Ciel et pour mériter là-haut d'éternelles vacances. J'ai appris par ta mère que tu avais fait partie d'un groupe d'amies reconnaissables par le port d'une fleur d'immortelle et que vous aviez l'intention de revendiquer l'émancipation de la femme. Sache bien que tu as couru un grave danger car de telles revendications ne peuvent être que le fait "de cerveaux faibles ou aliénés". Je crois savoir que tu as compris depuis que les chimères sont à l'origine de tous les malheurs. Pense plutôt à la Sainte Vierge et imite son esprit de docilité car elle n'a rien refusé au Seigneur.

 

Ma chère Éméline, tu vas {'éloigner maintenant des bords fleuris et du riant parterre que le couvent fut pour toi afin d'aller vers un monde plus dangereux: songe aux belles leçons apprises là-bas. Tu as été bien préparée à fonder une famille qui sera heureuse grâce à tes vertus et où l'autorité paternelle sera environnée d'honneur...

 

Je t'embrasse,

 

ta tante Adelina.