MARIE ET SES « MYSTÈRES » DANS L’ART CHRÉTIEN

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No. 125 - Une autre parole sur Marie

Marie est sans conteste la figure féminine qui, dans la chrétienté, a le plus inspiré les artistes, qu’elles ou qu’ils se soient adonnés à la peinture, à la sculpture, à l’enluminure, au travail de la mosaïque ou du vitrail. Par ailleurs, on ne compte plus sur tous les continents, et plus particulièrement en Europe, le nombre de modestes églises paroissiales, de grandioses cathédrales et de sanctuaires dédiés à la mère de Jésus.

 

Devant une telle abondance d’images, par où commencer, et quel itinéraire suivre pour espérer vous entraîner, en quelques feuillets seulement, sur le chemin des artistes qui, à mes yeux, ont le mieux traité leur sujet, bien qu’ils aient été asservis, souvent, et desservis, parfois, par les conventions artistiques de leur époque ou la pression de la dévotion populaire ? Pour ce faire, je choisis d’emprunter la route que me tracent les quinze « mystères du rosaire », même si, dans les écrits que l’Église reconnaît comme inspirés, on ne voit Marie tenir un rôle que dans sept d’entre eux. Ce sera le prétexte d’un petit détour du côté des Apocryphes qui, cherchant à satisfaire la curiosité des fidèles, ont multiplié les récits la mettant en scène, et stimulé l’imagination des artistes. À tout ce beau monde, le Second Testament devait paraître trop discret sur ce personnage exceptionnel. Marie n’est-elle pas, aux yeux du peuple chrétien, la femme qui, en devenant mère, a mystérieusement fait basculer l’histoire du monde, et permis l’ouverture d’une ère nouvelle ?

La vie tout entière de celle que les chevaliers médiévaux appelleront « Notre Dame » est imprégnée de mystère, et l’Église a cru bon de la présenter à la dévotion des fidèles en quinze épisodes, placés sous les signes de la joie, de la douleur et de la gloire. Curieusement, elle est absente de six d’entre eux.

Mais quand l’art marial est-il né ?

Il ne faut pas chercher au tout début de l’ère chrétienne des représentations de Marie. Les pères de l’Église et la dogmatique ne commencent à s’intéresser à elle qu’au début du IVe siècle, alors que les grands débats christologiques excitent les esprits, au point de donner naissance à de déchirantes hérésies. Puis les Apocryphes ne tardent pas à se multiplier. Ce sont des récits qui se veulent édifiants, truffés de merveilleux, prétendant révéler des secrets sur la vie intime des personnages évangéliques. Les gardiens du dépôt de la foi finiront par en interdire la diffusion. Mais ils ont eu le temps de s’emparer de Marie avec une frénésie et un manque de retenue assez époustouflant. L’iconographie qui naît, dans la foulée de ces écrits pleins d’invention et de fantaisie, nous donne des oeuvres souvent touchantes qui continueront longtemps à inspirer les artistes. Au Moyen Âge, par exemple, on trouve dans les cathédrales dédiées à Notre-Dame, de merveilleuses sculptures inspirées par les Apocryphes. J’y reviendrai dans un instant.

Certains ont voulu voir dans une stèle représentant une femme tenant un enfant dans ses bras, trouvée dans les catacombes romaines, une première représentation de Marie avec Jésus. À défaut de mention spécifique, il est impossible de conclure. Par ailleurs, au VIe siècle, s’est répandue dans l’Église la croyance que Luc, l’évangéliste, avait réalisé le « véritable portrait » de Marie. Cette pieuse affabulation a traversé les siècles. On peut aujourd’hui encore admirer cette belle œuvre byzantine qui en a inspiré mille autres, tant chez les orthodoxes grecs que russes, et invoquer cette Vierge à l’Enfant sous le vocable de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours.

Dans les Évangiles, Marie apparaît pour la première fois chez Luc, au moment de l’Annonciation. Mais pour qu’elle arrive à l’âge de concevoir, il a bien fallu qu’elle naisse ! Les Apocryphes se sont donc intéressés à sa conception, à sa naissance, à son éducation, à ses épousailles, puis à sa Dormition, selon le terme qu’emploient les orthodoxes pour parler de la fin de sa vie et de sa montée au Ciel.

Alors que la cathédrale de Chartres est de style gothique, les sculptures de son déambulatoire sont plus tardives, et leurs personnages ont des attitudes et des traits moins hiératiques. Un ensemble charmant illustrant la naissance de Marie nous montre une sage-femme donnant le bain à la petite, alors qu’Anne couchée semble pressée de la voir, et que Joachim se tient à l’écart. Sous le titre de « L’éducation de la Vierge », on peut souvent voir Anne tenant un livre, alors que Marie semble le lire. Mais c’est sans doute la « Présentation de Marie au temple », accompagnée d’Anne et de Joachim, et la mort de la Vierge et son Assomption, qui ont, notamment, le plus inspiré les artistes de la Renaissance. Puis viendra la splendide « Assomption » de Murillo. Mais l’époque moderne n’est pas en reste. Je m’en voudrais ici de ne pas citer celle qu’on doit à Ozias Leduc, et qu’on peut admirer derrière un autel latéral de l’église de Mont-Saint-Hilaire. La Présentation de Marie au temple à trois ans apparaît comme une histoire qui se voulait édifiante, certes, mais sans aucun fondement historique. Quant à l’Assomption, elle a donné naissance à un dogme, mais le seul témoignage qui puisse l’étayer provient d’oeuvres condamnées par l’Église ! La foi populaire a parfois un étrange pouvoir.

Les mystères joyeux

L’Annonciation nous a valu une prodigieuse floraison de chefs-d’oeuvre. Plus le mystère est insondable, plus les artistes s’ingénient à le représenter. La plupart du temps, Marie et l’archange Gabriel sont tous deux présents. On les trouve soit dans une chambre, où Marie lit ou prie, soit près d’un puits. L’absence de l’ange est rarissime. Présent, il est toujours séduisant. Une colombe représentant l’Esprit-Saint fait souvent partie du tableau, de même que le Père éternel bénissant la scène. Deux fois, j’ai vu, chez des peintres anonymes de l’école germanique, un enfant Jésus minuscule traversant l’espace qui sépare la colombe du sein de Marie. C’est l’exemple extrême du besoin qu’éprouve un artiste d’« illustrer » le mystère.

La Visitation a inspiré une multitude de tableaux et de sculptures. On y voit deux femmes, l’une aux traits déjà marqués par l’âge, l’autre dans la fraîcheur de sa jeunesse. Sur la façade de la cathédrale de Reims, ces deux figures, dont un savant drapé masque la grossesse, se trouvent tout à côté de l’Annonciation. Marie y apparaît très timide, alors que l’ange a le sourire d’un séducteur.

La Nativité de Jésus a été le sujet d’un nombre incalculable d’oeuvres magnifiques, toutes époques confondues. Marie y est souvent représentée agenouillée devant son fils, entourée de Joseph, des bergers ou des mages, sans oublier les anges ! Mais rien ne m’émeut autant que ces sculptures ou ces tableaux où la jeune mère est représentée couchée, tenant tantôt l’enfant dans ses bras, tantôt se reposant, tandis que la sage-femme s’occupe du nouveau-né. Une fois, une seule, j’ai vu Joseph se rendre utile en soufflant sur un brasero pour réchauffer la chambre. Il s’était enfin trouvé un rôle ! Ce jour-là, j’ai su que j’admirais la plus belle Nativité du monde, même si le peintre était, je dois l’avouer, assez malhabile. Je vous signale au passage d’étonnantes statues de bois, où le drapé de la robe de Marie dissimule une porte qui, une fois ouverte, nous fait voir Jésus se tenant bien droit dans le ventre maternel, et esquissant un geste de bénédiction.

Les deux derniers mystères joyeux sont la Présentation de Jésus au temple quarante jours après sa naissance et le Recouvrement de Jésus dans le temple à douze ans. Marie y est évidemment toujours présente, mais elle n’est alors qu’un personnage secondaire.

Les mystères douloureux

Dans les Évangiles, Marie n’est présente ni à l’Agonie de Jésus ni à sa Flagellation ni à son Couronnement d’épines, ni à son Portement de la croix. Rien ne nous dit non plus qu’elle ait été témoin de son Crucifiement. Mais nous la retrouvons toutefois dans l’Évangile selon Jean au pied de la croix. Debout, parfois. C’est alors la Stabat mater dolorosa pour qui tant de musiciens ont composé des oeuvres bouleversantes. Parfois elle est assise et porte dans ses bras son fils supplicié. On parle alors de Déposition ou de Pietà. Michel-Ange nous en a laissé au moins trois, celle de Saint-Pierre de Rome la plus connue, et deux inachevées. Dans celle dite de Rondanini, Jésus et sa mère, semblent soudés par une même douleur dans leur gangue de marbre encore grossièrement équarri. Souvent, elle est effondrée sur le sol, ne masquant pas son désespoir. Titien a réussi à nous révéler, à travers l’attitude de Marie, le scandale de la croix, dans une toile où elle se trouve par terre à côté du cadavre de son enfant qu’elle désigne d’une main, alors que l’autre s’élève vers le Ciel, où se porte aussi son regard. Ce n’est pas un Fiat, que le peintre a inscrit dans ses yeux, mais une question : « Seigneur, en demandiez-vous autant ? ».

Les mystères glorieux

Les Évangiles ne font aucune place à Marie dans les récits de la Résurrection, pas plus que dans celui de l’Ascension. Les Actes des Apôtres nous la montrent au milieu des Douze au moment de la Pentecôte. Les artistes ont donc saisi l’occasion de la représenter recevant l’Esprit-Saint. Mais, dans son cas, ce n’était pas une première... J’ai déjà dit tout l’intérêt que les artistes ont accordé à l’Assomption, mais je n’ai pas souligné la sensualité dont ils ont osé faire preuve dans cette représentation. Marie y a conservé les traits de la jeunesse, et dans son envol, sa robe vient mouler son corps, alors que les anges l’entourent.

Le Couronnement de la Très Sainte Vierge revêt un caractère infiniment solennel. C’est un thème cher aux sculpteurs du Moyen Âge tout particulièrement. On peut en admirer un magnifique exemple au-dessus du porche de la cathédrale de Reims. Le Fils pose sur la tête de sa mère un diadème. Dans plusieurs autres représentations de la même scène, le Père et l’Esprit semblent présider la cérémonie où les anges sont légion.

Mais ce n’est pas tout !

Vous le savez bien, la représentation des mystères du Rosaire est bien loin d’épuiser la source d’inspiration des artistes. Les Vierge à l’Enfant, omniprésentes dans les églises, dans les musées, nichées au coin des rues dans les villes et villages de la vieille Europe, nous ont donné des oeuvres souvent admirables dues à des artistes connus ou anonymes. Mais il s’y est glissé aussi des statues et des images qui, si elles peuvent inspirer la dévotion, ne méritent guère l’admiration. Mais il est vrai que la beauté est dans l’œil de la personne qui regarde. Deux Vierge à l’Enfant sont particulièrement chères à mon cœur et à mes yeux émerveillés : Notre-Dame de Sous-Terre et Notre-Dame de la Belle-Verrière à Chartres. La statuette de Notre-Dame de Bon-Secours à Montréal reste attachée à mes plus émouvants souvenirs d’enfance. Comment ne pas ici l’évoquer ?

Les Mater dolorosa, si chères à la piété espagnole, nous ont valu des statues au visage baigné de larmes, au corps couvert de manteaux brodés d’or et aux diadèmes sertis de pierres précieuses. Je peux les admirer, mais elles ne m’émeuvent pas. Et à l’art, je demande, non seulement de m’éblouir, mais aussi de m’émouvoir. Quant aux Vierge des Sept-Douleurs, au cœur sept fois tranpercé de glaives, elles me font fuir, à cause de leur sujet, mais aussi de leur style.

On doit les plus célèbres représentations de Marie, à l’époque moderne, à ses apparitions. La plus reproduite de toutes, paraît-il, est celle qui est connue sous le nom de Médaille miraculeuse, frappée en suivant les indications de sainte Catherine Labouré, la voyante de la rue du Bac à Paris. À Lourdes, c’est Bernadette Soubirous qui dira comment il faut habiller Marie et quelle attitude on doit lui donner. À Fatima ce seront les trois voyants. Il en va de même pour La Salette. J’allais oublier Notre-Dame de la Guadeloupe. Elle n’est pas blonde, elle n’a pas les yeux bleus, comme le veut l’imagerie populaire, elle emprunte les traits et les vêtements du peuple de celui qui dit l’avoir vue. L’époque contemporaine a assisté à la multiplication de ces oeuvres où, par souci d’inculturation, Marie est présentée sous les traits d’une Africaine, d’une Asiatique, d’une Polynésienne, d’une Indienne, et j’en passe. Dans la basilique de l’Annonciation à Nazareth, on peut en admirer une collection absolument splendide venant, si ma mémoire est fidèle, d’une trentaine de pays. Il me reste encore à découvrir une Marie, fille de la Palestine, aux traits burinés par le soleil et par les vents du désert, aux mains rendues rêches par la corde du puits et les eaux de la lessive. Tota pulchra es o Maria. « Vous êtes toute belle ô Marie », et sans péché, voilà ce que des siècles de patriarcat nous ont dit de vous. L’antithèse parfaite d’Ève, « présente en toute femme », selon saint Augustin.

Envoi

Comme la dogmatique chrétienne et son ordre patriarcal, l’art a donc magnifié Marie. En faire le modèle inaccessible aux femmes, en la disant à la fois vierge et mère, c’était l’occasion et le prétexte de les garder toutes dans la soumission et la subordination. J’ai donc choisi pour illustrer la page couverture de ce numéro consacré à Marie une image qui illustre à merveille toute l’ambiguité du rapport que le patriarcat chrétien entretient avec elle. Les Notre-Dame de la Miséricorde présentent Marie déployant son manteau pour protéger les fidèles. Mais contre quoi, et de qui faut-il les protéger ? Contre tous les malheurs du temps, sans doute, mais aussi de la colère divine, prête à juger et à punir les pécheresses et les pécheurs que nous sommes. Ce n’est pas un hasard si la plus ancienne prière à Marie, qui date du IVe siècle, commence par ces mots : Sub tuum praesidium confugimus sancta Dei genitrix. « Sous ta protection nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu ». Les Litanies ne nous la font-elles pas supplier sous les vocables de « Refuge des pécheurs » et « Secours des chrétiens » ? La mort de Jésus semble n’avoir pas suffi ; il faut auprès du Père, et parfois aussi du Fils, l’intercession de Marie.

Malheur aux systèmes patriarcaux qui n’ont rien, même pas une image féminine, pour masquer leurs injustices et leurs implacables rigueurs...