LIBRES PROPOS SUR QUELQUES SYMBOLES ET PARADOXES

Publié dans la revue: 
No. 117 - Eucharistie et pouvoir

 

On sait l’importance du symbolisme conjugal dans la tradition judéo-chrétienne. Déjà, dans le Premier Testament, Yahvé est présenté comme l’époux fidèle, mais jaloux, d’Israël, ce peuple qui trop souvent se détourne de lui, rompant ainsi l’alliance scellée avec Abraham. Les prophètes reprennent inlassablement ce thème. Osée l’illustre dans sa propre vie. En épousant une prostituée, il devient avec son épouse infidèle l’incarnation de la difficile relation entre Yahvé et Israël. À l’exemple de son Dieu, le prophète se montre magnanime en demeurant fidèle et en pardonnant le chagrin vécu et les humiliations subies.

 

L’origine d’un symbole ecclésial

Rome aime bien nous rappeler que l’Église est l’épouse du Christ. Quand on se demande d’où lui vient cette idée, c’est du côté de saint Paul qu’il faut se tourner puisque, dans son Épître aux Éphésiens, il reprend le symbolisme nuptial, si cher au Premier Testament, pour l’appliquer cette fois au Christ et au peuple chrétien.

« Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur, en effet le mari est le chef de sa femme comme le Christ est le chef de l’Église, lui le sauveur du corps. Les femmes doivent donc, de la même manière, se soumettre en tout à leurs maris. » (Ep 5, 21-24).

Il n’est pas sans intérêt de noter que c’est dans une exhortation sur la morale domestique, et non dans un exposé sur sa conception de l’Église, que l’apôtre des Gentils a recours à ce symbolisme. C’est pour appuyer, et sans doute pour sacraliser les rapports entre les femmes et les hommes, tels qu’ils sont vécus dans les cultures patriarcales, qu’il remonte la chaîne d’autorité. « Maris, aimez vos femmes, poursuit-il, parce que c’est (...) ce que le Christ fait pour son Église. » (Ep 5,29 ). « Voici donc que l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne formeront qu’une seule chair. Ce mystère est de grande portée ; je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Église. » ( Ép 5,31-32).

Quand Paul écrit aux Corinthiens, il manifeste clairement son inquiétude à leur égard. L’Église épouse, c’est bien joli, mais qui dit épouse, dit femme. Et qui dit femme... Jugez-en vous-mêmes : ... « Je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ. Mais j’ai grand peur qu’à l’exemple d’Ève... » (2Cor 11, 2). Bienvenue dans le monde des stéréotypes et du sexisme. Il est triste de voir ce dernier pointer l’oreille aussi sournoisement. En réalité, Paul hérite d’une culture et d’une tradition; il transpose dans la foi nouvelle ce qu’il a appris de ses pères, et ce qu’aujourd’hui encore, on ne semble pas pouvoir oublier : Ève, comme disait saint Augustin, présente en toute femme. Et le plus sublime symbolisme nuptial paraît n’y pouvoir rien changer.

L’univers symbolique, ses séductions et ses pièges

Dans l’univers symbolique, chaque objet peut signifier une chose ou son contraire ; tout dépend de qui le conçoit, l’élabore, et à quelles fins. Il convient donc d’entrer dans cette zone mystérieuse avec prudence. Pour l’explorer, il faut faire preuve de clairvoyance, peut-être même d’une certaine méfiance, pour ne pas se fourvoyer dans des dédales qui promettent l’accès à une voie royale, mais qui peuvent parfois nous entraîner dans un labyrinthe sans issue.

Nous venons de jeter un rapide coup d’œil sur la réalité nuptiale symboliquement appliquée aux liens qui unissent le Christ à l’Église. Nous avons là une illustration exemplaire des contradictions auxquelles on s’expose, dans lesquelles on s’enferre, et qu’on ne se préoccupe pas de résoudre. On espère, je suppose, que nul ne les remarquera, ou à tout le moins que personne n’osera les porter à l’attention des fidèles.

Quand le symbolisme du Christ époux et de l’Église épouse paraît commode à Paul, il en joue tout à loisir, pour justifier le rapport de soumission et de subordination des femmes à leurs maris. La célébration du mariage, chez les catholiques, a longtemps été l’occasion privilégiée pour rappeler, aux fiancées agenouillées au pied de l’autel, quel est « l’ordre des choses », en l’appuyant sur « la parole de Dieu ». Mais quand s’élabore la réflexion théologique sur l’Église et l’Eucharistie, on renverse la symbolique proposée par l’apôtre des Gentils dans le cadre de la morale domestique. L’Église épouse devient tout à coup toute-puissante à travers ses ministres masculins, et à travers eux seuls. Subitement, ceux-ci représentent le Christ. J’entends déjà une objection : les clercs ne sont pas, à eux seuls, l’Église, puisque c’est l’ensemble des personnes baptisées qui la constitue. C’est un argument qui n’est pas à écarter du revers de la main. Comment le pourrait-on, puisqu’il s’offre comme une dérobade apparemment logique, mais surtout facile et commode? Évidemment, la chose est claire, ce n’est pas l’Église entière qui se trouve investie d’une extraordinaire puissance dans la célébration de l’Eucharistie, puisque le pouvoir dit de sanctification, relié à l’administration des sacrements, ainsi que celui de gouvernement, sont réservés aux seuls membres du clergé.

Seul un homme, nous répète Rome avec une insistance obstinée, peut être investi du pouvoir de prononcer licitement et efficacement — si on peut ici utiliser le mot —, sur le pain et le vin, les paroles que l’Écriture place dans la bouche de Jésus dans les récits de la dernière Cène : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. ». Pourquoi? Parce que, nous dit-on, seul un ministre masculin peut représenter d’une manière ressemblante l’homme qu’était le Christ. L’Église à travers ses prêtres, semble vouloir être à la fois l’épouse et l’époux. On appréciera l’énormité du paradoxe, et les limites d’un symbolisme qui paraît avoir oublié ses origines... Comment concilier l’idée d’une Église épouse du Christ et donc, comme l’enseignait saint Paul, soumise à lui, et l’exercice du pouvoir clérical qui ne s’exprime jamais avec autant de force triomphante et symbolique, que dans la célébration de l’Eucharistie ? Si le prêtre représente l’Église épouse, on peut penser qu’elle serait mieux signifiée par une femme. Cela ferait plus ressemblant, à n’en pas douter, et plus conforme à la symbolique paulinienne. Si, par contre, le prêtre représente le Christ, il faut se demander si c’est dans son humanité, immolée sur la croix, que nous reconnaissons le Sauveur, ou dans sa masculinité, sacralisée par le pouvoir patriarcal et incarnée dans un ministre de sexe masculin?

Dans ses Dialogues avec Paul VI, Jean Guitton se demande si les femmes peuvent accéder au sacerdoce. Voici la réponse qu’il place dans la bouche du pape : « La femme ne peut pas être prêtre. Elle ne sacrifie pas. Mais elle peut être victime.1 ».

Étant donné que le Second Testament présente plus souvent le Christ comme victime que comme grand-prêtre, on pourrait s’attendre à ce que la conclusion logique d’un pareil énoncé soit que les femmes représenteraient mieux que personne le Christ comme ministres de l’Eucharistie. Le symbolisme n’a pratiquement pas de limites, mais ses concepteurs savent utiliser les faux-fuyants quand ils imaginent leur hégémonie menacée. Aux symbolismes que le pouvoir redoute on oppose une fin de non-recevoir, et certains deviennent complètement délirants quand est évoquée devant eux la possibilité que la femme puisse exercer le rôle sacerdotal de représenter liturgiquement l’initiative divine. Juan-Michel Garrigues n’a pas hésité à écrire qu’alors : « ...elle ne s’ouvre pas au surnaturel, mais au préternaturel démoniaque de la création invisible. Incapable d’être prêtresse, elle devient magicienne et sorcière envoûtée par les puissances cosmiques qu’elle prétend épouser. »2 Louons le Ciel d’être nées au 20e siècle. En d’autres temps, en d’autres lieux, Monsieur Garrigues nous vouerait au bûcher. De tels propos incendiaires, quoique récents, font long feu aujourd’hui. Dieu merci !

Et si nous revenions aux faits...

Si nous pouvions revenir sagement aux origines évangéliques de l’Eucharistie, nous verrions que cette action de grâce, puisque c’est le sens du mot, se situe au cœur d’un repas festif où l’on partage le pain et le vin entre disciples, entre amis. Le partage doit donc être au centre de l’expérience chrétienne, parce que Jésus nous l’a demandé. Faites ceci en mémoire de moi. Il ne peut pas s’agir d’une incitation à renouveler un rite magique, à oser une incursion dans un monde merveilleux, mais c’est plutôt une invitation pressante à vivre, en esprit et en vérité, la commune union avec tous les humains. Partager le pain eucharistique, c’est une façon de puiser des forces pour mieux servir Dieu à travers le prochain. C’est manifester au monde que nous avons compris l’essence du message du Nazaréen. Nos faiblesses et nos égoïsmes sont les fâcheux accidents d’un parcours qui se veut évangélique.

L’Eucharistie est au cœur de l’expérience chrétienne, la chose est certaine. Trois évangélistes sur quatre nous rapportent son institution lors du dernier repas de Jésus. Toutefois Jean n’en souffle pas mot. Il choisit de nous parler plutôt du lavement des pieds. En prononçant la bénédiction sur le pain et le vin et en les partageant avec tous, Jésus reprenait les gestes de sa tradition. En lavant les pieds de ses disciples, en passant de son rôle de maître à celui de serviteur, il ouvrait pour toujours une perspective nouvelle sur la façon dont il comprenait sa mission et celle de ceux et celles qui voudraient dorénavant se réclamer de lui. Le geste retenu par Jean, privilégié par lui, comme moment fort de la Cène, éclaire d’une signification originale et profonde les récits de Marc, de Mathieu et de Luc.

Il m’arrive de penser que Jésus serait bien étonné s’il devait participer aux rites que l’Église a mis en place au cours des siècles, pour faire mémoire de lui. Les agapes fraternelles des débuts se sont transformées en un rituel sacré, défini dans des termes empruntés à la philosophie grecque, où les notions de « substance » et d’« accidents », de « transsubstantiation » ouvrent, aux yeux de nombreux fidèles, la porte plus grande à la pensée magique qu’à l’expérience spirituelle. Nous ne pouvons enfermer le Christ dans nos tabernacles, ni le montrer de manière crédible dans nos riches ostensoirs. C’est ailleurs que le monde pourrait le chercher et le trouver si nous partagions notre pain et servions notre prochain, comme lui nous en a donné l’exemple.

La célébration de l’Eucharistie est le haut lieu du pouvoir clérical, on refuse donc aux femmes le droit de la présider. Mais elle est aussi le haut lieu de l’expression symbolique de la foi. Je me surprends donc à penser que si une femme, une femme enceinte, pouvait dire devant des fidèles recueillis : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, avec autant de respect que d’assurance, l’assemblée serait peut-être amenée à saisir dans cette proclamation une bribe du sens mystérieux et inépuisable de l’Incarnation, de la vie offerte et de la vie reçue, de la vie ouverte à la Vie. Le Christ, à travers ce symbole, pourrait peut-être devenir plus signifié et plus signifiant que jamais. Qu’on me comprenne bien, il ne pourrait s’agir, pour les femmes, d’évincer les hommes de la présidence de l’Eucharistie. Ce serait absurde de remplacer une discrimination par une autre. Il me vient ici en tête le conseil d’un sage chinois, Laozi : « Paie le mal avec la justice, et la bonté avec la bonté... ». Le message est clair et rassurant, les femmes ne souhaitent que l’équité !

Une femme, symbole du Christ, quel audacieux paradoxe ! Mais dans l’univers symbolique et sacramentel, nous n’en sommes plus, vous en conviendrez, à un paradoxe près...

 

1. Jean Guitton, Dialogues avec Paul VI, Fayard, Paris, 1967, p.304, Cf. p.306.

2. Georgette Blaquière, La Grâce d’être femme, Éd. Saint-Paul,1981. Juan-Michel Garrigues s’appuie sur Gertrude von Le Fort qu’il cite, et il recommande la lecture de ses oeuvres pour leur « valeur théologique ». Voir Et si on ordonnait les femmes, Le Centurion, Paris, 1982, p.121, note 12.s