À QUI PROFITE L’EXCLUSION DES FEMMES DE LA PRÉSIDENCE DE L’EUCHARISTIE ?

Publié dans la revue: 
No. 117 - Eucharistie et pouvoir

 

Dans l’Église catholique, la célébration eucharistique est au cœur de la vie des communautés chrétiennes. On en a fait le signe par excellence du rassemblement et de l’unité. Idéalement, la présidence est assumée par le pasteur de la communauté. Toutefois, même si l’Église affirme que les femmes occupent une place importante au sein de l’institution, elles ne peuvent toujours pas présider la célébration eucharistique considérée comme un  pouvoir qui, lié à l’ordination presbytérale, est réservé à des individus de sexe masculin et donc exclut les femmes. À qui cette exclusion profite-t-elle ?

Évidemment, l’interdiction aux femmes de prononcer les paroles « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang… » insérées au cœur du rassemblement eucharistique ne profite pas aux femmes, surtout pas à celles qui sont engagées en Église. Il faut avoir été mêlée de près au travail pastoral et s’être heurtée à l’interdiction d’aller au bout des gestes signifiants posés dans le concret d’un tel engagement, pour pouvoir en mesurer les limites. C’est que dans l’institution ecclésiale catholique les femmes ne peuvent être considérées comme signes de Dieu/e à travers les canaux officiels prévus à cet effet (sauf pour le baptême et le mariage et ce, dans des cas exceptionnels). Elles ne peuvent donc pas, même si elles sont nombreuses à porter les communautés chrétiennes à bout de bras, présider au rassemblement de ces communautés autour du repas eucharistique selon les modalités prévues par l’institution ecclésiale. Ces femmes vivent dans leur être, leur cœur et leur chair un appel à aller plus loin dans leur engagement en Église en accédant aux ministères reconnus de prêtre ou de diacre.

L’analyse des récits de cheminement vocationnel de quinze de ces femmes, appuyée par  les témoignages des gens de leur communauté, m’a convaincue de la sincérité du discernement qu’elles ont fait en dehors des structures ecclésiales officielles prévues à cet effet. J’en ai conclu que si l’Église leur ouvrait la porte pour leur offrir un discernement ministériel à partir des mêmes critères que celui des hommes qui croient entendre un tel appel1 elles seraient probablement ordonnées.  Le refus de les admettre dans ces ministères ne profite donc ni à elles, puisqu’elles souffrent de cette situation, ni aux personnes qui les voient ainsi exclues injustement, exclusion dont elles pourraient être victimes elles-mêmes.

Cette situation ne profite pas non plus aux communautés chrétiennes. On connaît actuellement dans l’Église un  besoin immense de pasteurs, du moins dans l’Église du Québec, celle que je connais le mieux. L’Église romaine, par son refus d’ouvrir les ministères ordonnés aux femmes, prive le peuple de Dieu/e des pasteurs dont elle a besoin. Il lui suffirait pourtant d’offrir aux femmes, qui perçoivent au cœur d’elles-mêmes la capacité de porter les communautés comme de bonnes « pastourelles », le même discernement qu’elle offre aux candidats masculins… Mais elle se refuse à poser un tel geste, étant liée elle-même à une argumentation théologique qui ne tient pas compte des nouveaux apports de la théologie et de l’exégèse contemporaines. C’est ainsi qu’en 19942, Jean-Paul II a voulu clore le débat définitivement.  À qui cela profite-t-il?

Cela ne profite pas à l’Église universelle, quoi qu’en disent ses représentants officiels. Certains d’entre eux sont convaincus que l’Église n’aurait plus aucune influence dans certains pays asiatiques ou africains si elle reconnaissait une véritable égalité entre les femmes et les hommes. Pourtant, on entend aussi d’autres discours venant des femmes elles-mêmes. Je vous renvoie ici au message d’Apollonia Lugemwa de l’Ouganda3 qui rappelait, au congrès de WOW 20014, que les questions portant sur l’interdiction d’ouvrir la prêtrise aux femmes se posaient également aux femmes de son pays. Elle demandait, au nom des autres leaders féminines catholiques africaines, des arguments convaincants concernant le refus romain d’ordonner des femmes, afin qu’elle puisse les  retransmettre aux femmes catholiques et aux femmes des autres traditions religieuses de son pays qui souhaitaient comprendre ce refus. L’argumentation romaine ne passait pas la rampe. On comprenait mal l’enfermement dans lequel l’Église catholique maintenait les femmes alors qu’elle a pour mission de porter le message de vie et de libération pour lequel Jésus a payé de sa vie. Son  attitude ouverte envers les femmes de son temps ne permet–elle pas d’imaginer ce qu’il aurait pu dire ou faire concernant la pleine reconnaissance des femmes dans la société civile comme dans la société religieuse d’aujourd’hui? L’interdiction faite aux femmes de présider la célébration de l’eucharistie ne profite donc pas à l’Église universelle. Au contraire, dans certaines régions, elle entrave même l’expansion de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ en  présentant  une image de la femme relevant d’une autre époque et, par là, ramène la Parole à un message qui ne serait plus parlant aujourd’hui.

Et si nous portons notre regard sur la société civile occidentale, nous constatons que, là également, le non à l’ordination des femmes va à l’encontre des valeurs d’équité, de justice et d’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Cette injustice perçue comme une violence structurelle mine la richesse du message chrétien. Le système d’organisation ecclésiale tel qu’établi ne peut donc laisser aucun pouvoir décisionnel réel à celles qui sont nées femmes.  Leur exclusion de la présidence de l’eucharistie en est le signe évident.

Mais, si l’interdiction faite aux femmes de bénir le pain et le vin et de prononcer les paroles de la consécration ne profite ni aux femmes, ni à la société civile, ni  à l’Église elle-même , à qui cela profite-t-il? Il serait trop facile de répondre d’entrée de jeu qu’elle profite aux clercs eux-mêmes qui peuvent la plupart du temps avoir le dernier mot dans des cas litigieux, ou encore à la hiérarchie romaine qui possède le pouvoir décisionnel ultime et, comme ailleurs dans l’univers civil, ne le cède pas facilement. Même si je n’exclus pas cette donnée de la réponse que je propose, je la voudrais toutefois plus nuancée. Je connais de nombreux pasteurs sur le terrain des pratiques ecclésiales qui souhaiteraient partager avec des femmes prêtres leur tâche pastorale devenue bien souvent trop lourde.

À mon avis, c’est à un système que cette interdiction profite, un système façonné par le patriarcat. L’institution ecclésiale est une institution régie selon les normes de la société patriarcale avec une autorité qui a toujours le dernier mot. Et dans un tel système, les gens ont été formés pour ne pas le contester même si certains, plus courageux, osent le faire. Ils en ont intégré les valeurs et ont même appris à le défendre de plus en plus au fur et à mesure qu’ils se sont élevés dans la structure hiérarchique. Autoriser des femmes à dire « Ceci est mon corps… ceci est mon sang » serait ouvrir la porte à leur participation pleine et entière à tous les secteurs de la vie de l’Église, secteur décisionnel inclus, puisque l’ordination demeure la porte d’entrée aux hautes fonctions de décision. Il n’est pas facile d’affronter un tel système. C’est pourquoi quand Jésus de Nazareth s’est élevé contre tout système, qui voulait exclure, mettre de côté les pauvres, les femmes, le système en place ne l’a pas supporté. On l’a mis à mort. Cette idée5, André Myre l’a développée abondamment dans son livre Pour l’avenir du monde, la résurrection revisitée.

Dans une organisation patriarcale, la femme est définie par l’homme; elle demeure toujours « l’autre » de quelqu’un qui, lui, est le point de référence ultime. En bout de ligne, cette organisation favorise et autorise un net contrôle sur les femmes. En ce sens, elle profite au système, univers religieux inclus. Ainsi, voir une femme célébrer à l’autel vient secouer le cœur de l’univers physique sacré que des hommes se sont approprié au fil des siècles. Et entendre une femme dire « Ceci est mon corps…, ceci est mon sang » viendrait secouer le système patriarcal dans ses fondations mêmes.

Et pourtant « Faites ceci en mémoire de moi »…, telle est la demande faite par Jésus de Nazareth à ceux et celles qui l’entouraient. En d’autres mots : « Prenez le chemin que je prends, celui d’aller au bout de vos convictions, jusqu’à en mourir de différentes façons… ». Même si elles ne le souhaitent pas, les personnes qui cherchent à ébranler ce système risquent de passer par là. Ainsi, les femmes qui osent exprimer publiquement leur appel au sacerdoce peuvent perdre leur emploi ou se voir refuser un emploi s’il s’agit d’un travail intra-ecclésial; des prêtres se montrant ouverts à l’ordination des femmes peuvent être rappelés à l’ordre et sûrement rayés de la liste des futurs évêques; car les évêques qui osent avouer publiquement leur questionnement touchant l’argumentation romaine interdisant l’ordination aux femmes risquent d’être sévèrement blâmés. Le système patriarcal a des exigences parfois bien différentes de celles prônées par l’Évangile.

Bref, le refus d’ordonner des femmes profite au maintien du système patriarcal et quasi uniquement à lui. C’est lui qui continue de présenter une image idéalisée mais non réaliste de la femme6, à ancrer les hommes et surtout les femmes7 dans des rôles prédéterminés, à discréditer une compréhension des rôles à partir du concept « genre »8. La conception de la femme, et par là celle de l’homme, devient donc une source de fermeture au message évangélique au lieu d’être une source d’inspiration pour l’humanité créée homme et femme. Toute action qui vise à ébranler la structure patriarcale, dans l’Église comme ailleurs, devient  donc un travail urgent au service de la Parole.

*Pauline Jacob travaille depuis plusieurs années la question de l’ordination des femmes dans l’Église catholiqueé Elle a publié Appelées au ministères ordonnés (Montréal, Novalis, 2007).

1. Jacob, Pauline (2006). L’authenticité du discernement vocationnel de femmes qui se disent appelées à la prêtrise ou au diaconat dans l’Église catholique du Québec. Thèse de doctorat inédite, Université de Montréal, Montréal.

2. Jean-Paul II (1994). Lettre apostolique « Ordinatio sacerdotalis » sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes. La documentation catholique, 2006, 551-552.

3. Lugemwa, A. (2001). Should the Catholic Church ordain women priests or not? Dans Site Women’s Ordination Worldwide - First International Conference – Dublin 2001, [En ligne].

http://www.iol.ie/~duacon/wow2001/alpaper.htm (Page consultée le 7 janvier 2008).

4. WOW : Women's Ordination Worldwide.

5. Myre, André (2007). Pour l’avenir du monde. La résurrection revisitée. Montréal : Éditions Fides.

 6. Jean-Paul II (1995). Lettre du pape Jean-Paul II aux femmes. Dans D. Couture (Dir.), Les femmes et l'Église (p. 101-113). Montréal : Éditions Fides.

7. Jean-Paul II (1988). Lettre apostolique « Mulieris dignitatem » sur la dignité et la vocation de la femme à l’occasion de l’année mariale. La documentation catholique, 1972, 1063-1088.

8. Congrégation pour la Doctrine de la Foi (2004). Lettre aux évêques de l’Église catholique sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde, approuvée par Jean-Paul II. Dans Site du Vatican, [En ligne]. http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20040731_collaboration_fr.html (Page consultée le 12 janvier 2008).