DANS LE QUARTIER ROUGE

Date : 
20 Août, 2002 - 17:00
Type d'événement: 
Colloque

DANS LE QUARTIER ROUGE

Célébration du samedi soir

Monique Dumais

Groupe de réflexion Houlda, Rimouski

 

 Cette célébration, préparée collectivement, visait à manifester que toutes les femmes sont sœurs et participent aux réalités d’un vécu même pénible. Nous cherchons ensemble des lumières d’espérance.

 

Décor : Un réflecteur rouge, une table au centre et des sièges disposés en cercle autour de la salle

. Ambiance : Un extrait de la Cantate BWV 115 de Johann Sebastian Bach (musique de Aria) remplit la salle, pendant que les participantes prennent place dans le cercle. Chacune tient à la main la délicate chandelle rouge déposée dans les chambres en signe d’accueil.

 Officiante :

Nous voici dans le quartier rouge

Nous venons ensemble occuper ce territoire.

Ce lieu, nous le connaissons plus ou moins.

Nous sommes des femmes, des sœurs, qui partageons une même condition.

Ce soir, ensemble, nous voulons vivre notre solidarité, dans un climat de communion, d’espérance…

Ne serons-nous pas les premières à être reçues dans le royaume des cieux ?

 Les chandelles allumées sont alors déposées sur la table formant ensemble un carré lumineux, symbole du quartier rouge.

 Écoutons l’une de nos sœurs nous raconter son histoire :

 Sketch : Une prostituée moderne avec Marie et Denyse Marleau

Marie sous le nom de Caroline, joue le rôle de la prostituée et Denyse celui de la prophétesse et juge Déborah (Jg, 4, 4 ss)

 Déborah (assise à sa table de juge) prend la parole :

 Je suis Déborah, prophétesse et juge dans la maison d’Israël .

Jusqu’aujourd’hui, j’avais été appelée à juger des situations datant de l’époque où j’ai vécu. Mais voilà qu’avec l’avènement de nouvelles technologies on me fait traverser le temps. Je me retrouve donc devant cette cour pour juger une cause des temps modernes.

Qu’on amène l’accusée.

 Coup de maillet

 L’accusée, tout de rouge vêtue, se présente.

 D : Mais qu’est-ce que vous portez ! Je n’ai jamais vu de tenue semblable !

 : Mais c’est ma robe du dimanche. On m’a dit de mettre ma plus belle robe pour me présenter à la cour .

 D : Bon ! Quel est votre nom ?

 : Je m’appelle Caroline mais c’est Caro pour les intimes. C’est plus sympathique.

 : De quoi vous accuse-t-on ?

 : On m’accuse de prostitution. Mais moi je dis que je ne suis pas coupable.

 : Alors dites-moi ce qui s’est passé.

 C : Oui, mais je dois d’abord vous dire que j’ai une famille et deux enfants . Mon mari est alcoolique et je garde, depuis trois mois, la petite fille de ma sœur. Celle-ci est partie avec un nouveau copain . Je n’ai pas voulu qu’elle laisse la petite dans un foyer où je ne la verrais plus. Je l’aime, moi, cette enfant-là.

Alors vendredi soir, mon mari est revenu à la maison saoul. Vous savez que c’est un homme que j’aime malgré tout. Il peut être bon mais la maudite boisson…En tout cas, il avait bu toute sa paye de la semaine. J’étais pas mal découragée. J’ai bien vu qu’on ne pourrait pas passer la semaine avec ce qu’il nous restait de nourriture. Alors j’ai décidé d’aller travailler. Vous savez… j’avais pas de choix. Et c’est ce soir-là que je me suis fait prendre. Mon client était un policier.

 : Qu’est-ce qui s’est passé ?

 : Je lui ai juste demandé s’il voulait passer une bonne soirée et que ça ne lui coûterait pas trop cher. Vous savez, je n’ambitionne pas. J’avais même un prix rabais. J’étais pressée.

 : Oui, oui, je vois. Mais qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

 :Je veux juste dire que moi j’ai juste demandé de l’argent pour mon service. Je comprends pas que c’est moi qui suis ici aujourd’hui. Ma voisine, elle, répond à des téléphones bizarres. Et puis elle a un chum qui la fait vivre depuis plusieurs années et elle ne l’aime même pas. Elle fait tout ça pour son argent. Elle me l’a dit elle-même. Est-ce que c’est pire que ce que j’ai fait ? Vous savez, je suis une personne bien malgré ce que les gens peuvent penser.

 : …(réfléchissant) Oui, heu !

 C : C’est vrai que je ne vais pas à l’église souvent. Surtout pas le dimanche. Mais parfois j’y vais quand y a personne pour me juger. J’essaie d’être une bonne mère. Mes enfants ne savent pas ce que je fais pour qu’ils puissent manger et j’espère qu’au moins eux autres, ils pourront bien gagner leur vie. Les sacrifices que je fais maintenant je les fais pour eux. Et là qu’est-ce qu’ils vont faire si je m’en vais en prison ? C’est pas leur père qui va s’en occuper.

 : Mais pourquoi ne faites-vous pas un travail plus reconnu ?

 : Vous savez, je sais à peine lire et écrire. Puis, pour moi, ce serait difficile de travailler le jour. Ça prend quelqu’un à la maison avec les enfants. Y’a juste le soir que je peux réussir à partir. C’est la voisine dont je vous parlais qui garde les petits. Quand je pars c’est jamais trop long. Ça me donne juste le temps de faire assez d’argent pour que tout le monde puisse manger chez nous.

 : Vous savez une cause comme la vôtre, ce n’est pas facile à juger. Vous avez posé un geste. La loi est là qui a ses interdits mais il y a aussi la vie et les circonstances qui entourent vos actions.

 : Vous savez, si vous me trouvez un emploi qui ferait mon affaire, j’aurais pas de problème à laisser mon travail. Mais où est-ce que je peux aller pour qu’on m’aide ? Tout le monde est toujours en train de me juger.

 : Je vais demander au  jury de m’aider à rendre un verdict équitable dans votre cause.

 En regardant l’assistance, la juge dit : Toutes les personnes qui trouvent Caroline coupable et passible d’une peine de prison, veuillez lever la main. Coup de marteau.

 Attente

 D : Comme il ne semble y avoir personne ici pour vous condamner , je vous laisse libre. Mais avant de partir, voici un petit livre qui pourrait vous permettre de trouver un travail plus intéressant. Il contient les numéros de téléphone de plusieurs organismes  habilités à vous donner un coup de main pour trouver un emploi et garder vos enfants

 : Oui, mais comment je vais faire pour lire ? Ah ! je vais demander à la petite de m’aider.

 : Bonne chance avec vos enfants ! Moi, je vous quitte car j’ai une longue route à faire avant de juger la prochaine cause.

 À la suite de ce sketch, l’assemblée se recueille, en écoutant « Bohémienne » musique de Notre Dame de  Paris de Luc Plamondon et Richard Cocciante.

 Vient ensuite la lecture de l’Évangile : Jésus et la pécheresse (Luc 7, 36-50) suivi d’un temps d’échange. Voici quelques expressions restées en mémoire à la suite de cet échange :

 « Ce qui m’émerveille chez cette femme, c’est son audace, oser aborder Jésus au vu et au su des gens qui ne l’acceptent pas. Nous y retrouvons l’audace des femmes que nous avons présentées hier soir. »

« Elle sait trouver les gestes appropriés comme baigner les pieds de Jésus, un geste si essentiel dans ces pays de chemins poussiéreux ».

« Sa générosité est très grande ; elle ne ménage rien ; elle a un flacon de parfum en albâtre qu’elle répand…sans calcul. »

« Jésus parle à Simon le pharisien en termes d’argent , le seul langage qu’il est en mesure de comprendre, pour lui faire saisir la grandeur de l’amour que la femme lui manifeste ».

« Oui, c’est l’amour qui prime sur tout, et les jugements n’y ont pas de place ».

« La femme parle surtout par ses gestes plus que par ses paroles ».

« L’accueil transforme. On peut voir une personne se redresser si l’on prend vraiment le temps de l’écouter. C’est ce qui se passe aussi au sujet de la femme courbée… »

 Lecture du texte En quête de respect, poème d’Aïda Tambourgi, paru dans L’autre Parole, no 93, printemps 2002, p. 17, avec reprise du refrain par l’assemblée : « Qui sommes-nous pour te juger ? »

 Présentation de Rahab

 Sketch inspiré de Josué, ch.2

 Deborah est appelée à juger une nouvelle cause. L’accusée se nomme Rahab

 : Nous recevons maintenant une autre prostituée dont le nom est mentionné dans la généalogie de Jésus.

 Un coup de maillet

 Entre l’accusée portant le voile des femmes de la Palestine.

 D : Quel est ton nom ?

 Accusée : Rahab, madame la Juge.

 D : Eh bien Rahab, qui êtes-vous ?

 R : Je suis une femme qui se subvient à elle-même. Je suis à mon compte. Mon nom Rahab contient une idée de force. J’ai ma propre maison en bordure de la ville de Jéricho. Vous remarquerez que dans la Bible ma maison est importante. On en fait mention avant même de parler de ma fonction de prostituée.

 : Et de quoi vous accuse-t-on, au juste ?

 R : On m’accuse d’être prostituée et de ternir ainsi la généalogie de Jésus.

C’est vrai que j’ai déjà été une prostituée à Jéricho. Il fallait bien que je gagne ma vie. Mais en ces temps-là, je ne connaissais pas encore le Dieu de Moïse. J’ai appris à le connaître pour la première fois quand j’ai entendu l’histoire des Égyptiens et de la Mer Rouge qui s’est refermée sur eux. Ce Dieu qui aimait les Hébreux m’a fortement impressionnée. J’aurais vraiment aimé le mieux connaître.

 Et voici qu’un jour, Josué, l’homme qui a remplacé Moïse après sa mort, a envoyé des espions chez moi à Jéricho pour préparer l’entrée du peuple hébreu en Terre promise. C’est là que je suis venue en aide aux Hébreux.

 : Vous dites que vous avez aidé au peuple hébreu à entrer en Terre promise ? Pourquoi l’avez-vous fait ?

 : Eh bien, j’avais compris que leur Dieu était le vrai Dieu. J’avais entendu parler de ce que Yahvé avait fait pour les Hébreux et je savais que Yahvé leur avait promis un pays. Tous les habitants de mon pays ont vécu dans la peur dès qu’ils ont entendu parler de la Mer Rouge qui s’est asséchée devant les Hébreux.

 Oui, j’ai pressenti tout de suite que Yahvé, le Dieu des Hébreux, était le vrai Dieu, et mon seul souhait était que le peuple de Yahvé réussisse dans ses projets d’arriver à sa Terre promise.

 Aussi quand j’ai su que deux envoyés de Josué qui étaient au service du Dieu d’Israël voulaient me parler, je les ai reçus avec respect. Le bruit de leur visite a dû se répandre car des policiers de la ville sont même venus chez moi .

 : Les policiers de la ville sont venus chez vous ?

 : Oui. Et quand les envoyés du roi de Jéricho ont cherché les espions de Josué, j’ai brouillé les pistes en leur disant que les hommes de Josué étaient repartis avant que les portes de la ville ne soient refermées. Ils m’ont crue et sont repartis en laissant la vie sauve aux deux Hébreux qui étaient toujours chez moi. (Elle ajoute avec un sourire) : Je les avais cachés sous des tiges de lin sur ma terrasse.

 Après le départ des policiers envoyés par le roi de Jéricho, il m’est venu à l’idée de faire une requête aux hommes de Josué. Je savais ce peuple capable de conquérir Jéricho. En même temps , je comprenais que si les Hébreux s’emparaient de Jéricho, la vie de tous les habitants  y compris celle de ma famille y était menacée.

 Alors j’ai demandé aux espions de Josué de protéger ma famille quand les Hébreux  entreraient dans la ville de Jéricho. Les Hébreux ont accepté d’épargner ma famille et pour ce faire ils m’ont demandé de mettre un fil écarlate à ma fenêtre comme signe de leur  présence dans ma maison. Quand les Hébreux sont entrés dans Jéricho, ils ont respecté leur promesse. Le tout s’est déroulé sur une période de sept jours. Le septième jour, les guerriers et les prêtres ont fait sept fois le tour de la ville. Puis en même temps que les prêtres sonnaient du shoffar à pleins poumons, le peuple hébreu a poussé un immense cri. Et c’est là que les murailles de Jéricho se sont écroulées. La ville était désormais aux mains des Hébreux. Ces derniers sont venus nous chercher , ma famille et moi , pour nous mettre à l’abri loin du camp d’Israël pendant que toute la ville de Jéricho brûlait.

 Plus tard, je suis devenue la mère de Booz , celui qui épousa Ruth. La foi de notre famille au Dieu de Moïse s’est ainsi perpétuée et c’est pour cette raison qu’on retrouve mon nom dans la généalogie de Jésus. Mon histoire finit bien, n’est-ce pas ?

 : Je vois, Rahab, que vous êtes une femme rusée, déterminée. Je dirais même que vous êtes audacieuse et courageuse, capable de tout risquer, même la peine de mort pour les personnes que vous cherchez à défendre.

 On va cependant demander l’aide de notre jury pour décider si vous avez, par votre nom, terni ou non la généalogie de Jésus. Que celles qui pensent que Rahab est coupable lèvent la main

Vote

 : Chère Rahab, comme vous le voyez, personne ici ne vous condamne. Moi non plus je ne vous condamne pas. Partez et soyez fière de vous.

 Coup de maillet

Lecture  par Louise Melançon (Texte tiré de son exposé)

Cette vision de la sexualité repose, selon moi, sur quelque chose qui est premier, prioritaire, dans la vision chrétienne du monde : c’est une position d’espérance. Position d’espérance qui nous fait sortir de la résignation ou de la désespérance, inhérente à bien des vécus actuels dans le domaine des rapports sexuels, ou autres, entre les femmes et les hommes. Position d’espérance qui nourrit nos besoins de partage, de communion, d’extase, de lien aux autres et à la nature, de nos besoins de faire confiance et d’aimer : s’aimer soi-même et aimer les autres.

Chant : ELLE

 Et la fête continue par le partage d’un bon vin.  À la danse, succèdent des chansons qu’accompagnent tour à tour à la guitare Marie et Denyse Marleau, Marie-Josée Riendeau, Catherine Baril. Il fait bon sororiser.

 

 

 

 Textes remis à chaque membre de l’assemblée : l’hymne de la Pentecôte : le Veni Creator, l’extrait du Messie de Handel, de la commémoration de la dernière cène et du Laudate Dominum de Mozart (Psaume 116).

Liminaire

La Collective L'autre Parole s'est toujours
affirmée en solidarité avec le mouvement
des femmes, particulièrement
avec le mouvement d'ici, au Québec. Le
débat sur la prostitution mobilisant les
efforts de réflexion des groupes de femmes,
au cours de l'année dernière, L'autre
Parole s'y est engagée ardemment en
y consacrant le temps de son colloque
annuel, en août dernier. Ce numéro du
Bulletin veut en témoigner.

Le thème choisi : DE L'EXCLUSION
À LA SORORITÉ met l'accent sur le
lieu à partir duquel nous tenions à réfléchir
sur la réalité de la prostitution, à savoir
notre solidarité avec les femmes qui
cherchent à se libérer, à améliorer leur
situation, en nous considérant comme
femmes touchées par cette réalité.

Dans un premier article, Christine Lemaire
rappelle comment, à l'ouverture
du Colloque le vendredi soir, chacune
des participantes s'est impliquée dans la
prise de conscience de ses préjugés à
l'égard de la prostitution. Le texte suivant,
de Louise Garnier, nous expose,
d'une façon émouvante, une rencontre
avec une femme prostituée.

Dans la matinée du samedi, trois exposés
apportent de la matière à notre réflexion.
Le premier, de Micheline Gagnon,
explore la question de la prostitution
dans la Bible. Le second, de Denise
Couture, met en lumière des propositions
à propos d'une éthique sexuelle
féministe. En troisième lieu, la réflexion
proposée par Louise Melançon nous ouvre
à un contexte plus global touchant la
question de la prostitution.

Dans l'après-midi, nos discussions portent
sur les réflexions et recommandations
de Marie-Andrée Roy sur la prostitution
comme phénomène social, aujourd'hui.
Le tout se termine par une célébration
de circonstance animée par
Monique Dumais avec la participation
de Denyse, Diane et Marie Marleau dans
des sketchs et des chants composés et
interprétés par elles.

Au cours de notre colloque, nous avions
convenu que le texte de Marie-Andrée
Roy servirait de base à l'élaboration
d'une prise de position commune et officielle
de la collective sur le sujet et les
quatre intervenantes de la journée
avaient été mandatées pour y travailler.
L'élaboration de ce texte commun est
actuellement en voie de réalisation.
C'est pourquoi il n'apparaît pas dans ce
numéro.

D'ici là, nous exprimons ensemble notre
solidarité avec toutes les femmes, en
particulier avec celles qui vivent une situation
aussi complexe que celle de la
prostitution, avec au coeur l'espérance et
l'affection sororale.

Louise Melançon, Myriam
Comité de rédaction